015

Je suis un loup-garou

Je suis un loup-garou et ce triste √©tat m'a √©t√© r√©v√©l√© alors que j'avais dix-huit ans. Il y avait eu auparavant pendant mon enfance et mon adolescence, des pr√©mices qui m'avaient inqui√©t√© mais je les consid√©rais comme des incidents sans importance. Je vivais alors dans la ferme de mes parents dans cette r√©gion montagneuse o√Ļ les loups √©taient encore pr√©sents en cette fin de si√®cle, et les nuits de pleine lune, je me sentais pris d'une envie irr√©pressible d'aller errer dans les prairies et les bois environnant la ferme. Je me sentais alors fort, vigoureux et infatigable, l'odeur humide de la nature emplissait mes narines, me ravissait et j'√©prouvais un sentiment de bonheur aussi puissant qu'inexplicable. Je pouvais courir des heures et me rouler dans l'herbe sans ressentir aucune lassitude, tous mes sens √©taient aiguis√©s dans l'attente de quelque chose qui ne venait jamais mais que je sentais proche.

Je rentrais cependant avant que le jour se l√®ve et me recouchais √©puis√©. Mes parents avaient surpris quelques unes de mes escapades nocturnes, et le m√©decin du coin auquel ils en avaient fait part avait conclu √† des crises de somnambulisme qui cesseraient √† l'adolescence. La vie continua ainsi sans qu'aucun incident notable v√ģnt perturber la vie de la ferme.

Cher lecteur, toi qui ne crois pas aux phénomènes surnaturels, au diable, aux sorcières, aux démons, sache que cette histoire est vraie et je t'engage vivement à la lire jusqu'au bout. Peut-être alors comprendras-tu que tout n'est pas aussi rationnel et prévisible que la science, dans sa suffisance et son orgueil, voudrait nous le faire croire. Beaucoup de choses restent à découvrir et j'espère que mon histoire pourra stimuler les recherches dans ce domaine encore délaissé par nos savants incrédules.

Bien qu'√©l√®ve m√©diocre, j'obtins mon certificat d'√©tudes √† la grande satisfaction de mes parents, heureux de me voir enfin libre pour participer aux travaux de la ferme. Mon p√®re vieillissait et avait besoin de bras plus jeunes pour les travaux quotidiens d'un domaine qui n'√©tait certes pas tr√®s grand mais donnait beaucoup de peine : douze vaches, quelques cochons, une basse-cour, des prairies, des champs o√Ļ poussait un peu de bl√©, de seigle, d'orge, une petite vigne. Cela faisait trop pour mon p√®re, ma m√®re, son vieil oncle et un commis d√©nomm√© Lucien, ancien soldat qui savait tout faire mais avait la f√Ęcheuse habitude de dispara√ģtre p√©riodiquement pour aller se so√Ľler au village voisin d'o√Ļ on le ramenait parfois ivre mort et s√©rieusement endommag√© par les bagarres auxquelles il adorait participer.

La chose se produisit alors que j'avais dix-huit ans comme je l'ai dit plus haut. Je l'appelle la chose car je ne trouve pas de terme assez précis pour désigner cet épouvantable événement qui a marqué ma vie et l'a fait basculer dans l'horreur et l'épouvante.

Nous √©tions en √©t√© et la pleine lune √©clairait un paysage paisible, plein des bruits familiers de la nuit, cri de la hulotte, chant lointain d'un crapaud, vibration cristalline des courtili√®res et des grillons. Comme d'habitude, j'√©tais sorti √† l'appel de cette nature qui me ravissait mais ce soir l√†, je me sentais remu√© par un √©trange bouleversement interne qui aiguisait mes sens et me trouvais en communion parfaite avec ce qui m'entourait. J'√ītai peu √† peu tous mes v√™tements et me mis √† courir nu dans les herbes humides, pressentant que la chose allait arriver. Mon excitation grandissait et je sentais mes muscles se tordre comme mus par une force interne qui bouleversait mon corps. Je vis soudain mes membres s'allonger et se couvrir d'un duvet qui devint rapidement une fourrure grise, mes doigts se muaient en griffes et ma m√Ęchoire s'allongeait pour accueillir des dents transform√©es en crocs redoutables. Je me retrouvai √† quatre pattes et me mis √† galoper comme un animal car j'√©tais en effet devenu un animal. Je m'arr√™tai net et, camp√© sur mes pattes puissantes, je poussai un long hurlement auquel r√©pondit une meute de loups dans le lointain.

Des brebis dormaient √ßa et l√† en cette p√©riode estivale qui les laissait libres dans la montagne. A leur vue, je fus pris d'une rage destructrice et me ruai sur la premi√®re qui se trouvait √† ma port√©e. La pauvre b√™te essaya de se relever pour fuir avec un b√™lement de terreur, mais je lui tranchai la gorge d'un coup de dent avec une facilit√© stup√©fiante qui me ravit, car ma transformation en loup, loin de me troubler me paraissait √† pr√©sent naturelle, et je me mis √† la d√©pecer. Le go√Ľt du sang qui jaillissait des entrailles fumantes de la b√™te me rendait ivre d'une fureur incompr√©hensible qui atteignit un tel paroxysme que je finis par m'√©vanouir.

Je m'√©veillai un peu avant l'aube, redevenu homme mais couvert de sang, horrifi√© de ce qui √©tait advenu pendant la nuit. Mon premier r√©flexe fut de me relever et de fuir ce lieu maudit, mais je r√©alisai que j'√©tais nu. Je rassemblai alors mes v√™tements, m'aspergeai de l'eau d'un ruisseau pour faire dispara√ģtre ces horribles stigmates rouges, me rhabillai et courus pour rejoindre la ferme avant le lever du soleil. A dater de ce jour, je v√©cus dans la hantise de voir ma transformation en loup se renouveler. J'esp√©rai d'abord qu'il s'agissait d'un ph√©nom√®ne unique et pathologique qui ne se reproduirait plus mais je dus vite d√©chanter.

Chaque nuit de pleine lune, la m√™me sc√®ne se reproduisait. Je partais dans la campagne, longeais le bois pr√®s duquel se dressait le ch√Ęteau de l'Horm, au sommet d'une falaise, et courais dans les champs jusqu'√† ma mutation en animal qui me faisait retourner √† l'√©tat sauvage, √† la recherche de brebis innocentes √† √©gorger.

Un soir, √† l'approche du bois, une meute d'une quinzaine de loups surgit et s'enfuit √† mon approche. La vue de ces animaux me remplit d'une joie curieuse comme si j'avais retrouv√© des fr√®res de race perdus de vue depuis longtemps. Ma transformation eut lieu comme d'habitude mais un fait nouveau et inattendu se produisit. La meute de loups reparut et se dirigea vers moi en donnant tous les signes de la soumission √† un √™tre d'essence sup√©rieure. Ils me reconnaissaient comme leur chef de meute et me suivirent dans une course √† travers les prairies qui me remplit d'une jouissance sauvage comme si j'avais retrouv√© ma vraie nature. Ce soir l√† nous √©gorge√Ęmes cinq brebis et je repris la route de la ferme plus √©puis√© et sale que jamais.

J'√©tais si fatigu√© que je tombai sur le bord du chemin et j'√©tais sur le point de sombrer dans un sommeil sans fond lorsque le bon Lucien parut, me releva et me conduisit √† la ferme. Il m'expliqua qu'il savait d√©sormais quelle √©tait ma vraie nature : il m'avait suivi et avait assist√© une fois √† ma transformation, pas surpris outre mesure car son enfance avait √©t√© berc√©e par les histoires de sorciers, de f√©es et de loups-garous qui couraient dans les campagnes et que l'on se racontait le soir √† la veill√©e.

Mes sorties nocturnes se d√©roulaient √† pr√©sent selon un rituel immuable. Je retrouvais mes fr√®res loups en passant pr√®s du bois du ch√Ęteau et nous partions pour des √©quip√©es sauvages au cours desquelles nos hurlements terrorisaient les bergers qui, malgr√© leurs chiens, n'arrivaient plus √† prot√©ger leurs brebis que nous d√©cimions plus par jeu que pour assouvir notre faim.

Les fermiers de la région étaient exaspérés de voir leurs troupeaux massacrés. Ils faisaient à présent des rondes nocturnes régulières, organisaient des battues qui n'aboutissaient à rien. Les loups demeuraient insaisissables.

De plus, des bruits commençaient à courir à mon sujet. On m'avait vu au petit matin courir vers la ferme l'air hagard, on avait remarqué que les loups semblaient toujours sortir du même bois en même temps que moi et je devais être de plus en plus prudent pour cacher mes transformations. On me soupçonnait de diablerie maléfique et lorsque la rumeur s'installe, rien ne peut plus l'arrêter.

Mes pauvres parents étaient enfin au courant de mon état. Lucien leur avait parlé et ils craignaient à présent pour ma vie. Avec raison malheureusement car, par une claire nuit de juillet, notre meute de plus en plus enhardie par son impunité, se laissa surprendre par des paysans embusqués qui ouvrirent le feu avec leurs fusils de chasse et lancèrent leurs chiens à nos trousses. Notre groupe s'enfuit sans difficulté et tua deux chiens. J'abandonnai mes frères loups et courus vers la ferme.

Lorsque je fus redevenu homme, le temps de ma transformation avait permis √† trois des paysans qui me poursuivaient de me rattraper, et ils √©taient sur mes talons au moment o√Ļ j'arrivais en vue du bois. Ils avaient toujours leurs fusils et je savais que ma vie ne tenait plus qu'√† un fil. Mais une fois encore Lucien √©tait l√†; il attendait mes poursuivants cach√© derri√®re un arbre et r√©ussit √† les mettre en fuite gr√Ęce √† sa force et √† son agilit√© incroyables. J'√©tais sauv√©, mais pour combien de temps ? Bien que personne ne m'e√Ľt r√©ellement vu √† part Lucien, tout le monde √©tait d√©sormais persuad√© que j'√©tais un loup-garou, ma capture et ma mise √† mort n'√©taient plus qu'une question de temps. Je dois √† pr√©sent revenir sur quelques √©pisodes heureux de mon enfance et de mon adolescence. Le ch√Ęteau de l'Horm dont j'ai d√©j√† parl√© appartenait au comte du m√™me nom, personnage √©trange et controvers√© dans le pays. Il √©tait grand, maigre et osseux, d'aspect assez r√©barbatif, mais avec un fond de bont√© dans le regard. Il vivait dans le ch√Ęteau avec quelques domestiques et sa fille Cl√©lie qui ne se montrait jamais. Je l'avais aper√ßue parfois, se promenant en haut des remparts et je la consid√©rais un peu comme une inaccessible princesse de conte de f√©es.

Le ch√Ęteau du comte

Le ch√Ęteau datant du moyen-√Ęge avait √©t√© maintes fois remani√©; il avait encore fort belle allure mais sa silhouette restait un peu effrayante √† la nuit tomb√©e. Le comte poss√©dait d'assez nombreuses fermes dont le rapport lui permettait d'entretenir dignement sa demeure. Il √©tait diversement consid√©r√© dans le pays. Certains, dont ses fermiers, le trouvaient bon et juste. Ces derniers s'avouaient heureux d'avoir un ma√ģtre dont ils n'avaient jamais eu √† se plaindre. D'autres en avaient peur. On disait qu'il avait pass√© une grande partie de sa vie aux Indes d'o√Ļ il avait ramen√© des pratiques diaboliques. On disait aussi l'avoir surpris rodant la nuit dans les bois qui entouraient le ch√Ęteau alors que le hurlement des loups retentissait dans le voisinage. Il avait perdu son √©pouse dans des circonstances peu claires et d'aucuns pr√©tendaient qu'il √©tait pour quelque chose dans sa disparition.

Mais ce n'√©taient sans doute l√† que des racontars, de ces m√©chantes rumeurs que les mauvaises langues colportent dans nos campagnes un peu arri√©r√©es. Pour ma part, je n'avais pas √† m'en plaindre. Il organisait souvent des go√Ľters pour les enfants des fermiers. Bien que notre ferme f√Ľt ind√©pendante du ch√Ęteau, j'y √©tais invit√© et je garde un souvenir joyeux de ces apr√®s-midi pass√©s dans le jardin du ch√Ęteau √† manger des mets exquis et √† boire de d√©licieuses boissons dont la recette venait sans doute des Indes comme disaient, on ne sait pourquoi, les enfants qui s'en d√©lectaient. En outre, le comte m'avait pris en affection et me faisait clairement sentir par de multiples attentions, que j'√©tais son pr√©f√©r√©.

Et la nuit terrible arriva, une nuit qui restera √† jamais incrust√©e dans ma m√©moire. C'√©tait en d√©cembre, le froid √©tait insupportable, le sol craquait et les arbres, ployant sous le givre, surgissaient comme des fant√īmes blancs au gr√© de notre course sans but. Les brebis √©taient bien au chaud dans leurs bergeries et nous ne pouvions plus nous adonner au jeu de massacre qui avait enchant√© notre √©t√©.

Les proies étaient rares et mes frères loups venaient parfois près des fermes pour essayer de saisir quelque poule égarée ou quelque lapin pris dans un piège. Cependant, c'était toujours par jeu, ils ne paraissaient pas avoir faim, quant à moi évidemment je ne chassais pas pour manger. Jamais jusqu'alors nous n'avions attaqué l'homme. Les loups ont peur de l'homme et, même dans mon état animal, je n'aurais jamais éprouvé l'envie de m'en prendre à ceux qui demeuraient ma seconde ou ma première nature.

Mais le hasard frappe toujours l√† o√Ļ l'on ne l'attend pas. Une jeune berg√®re rentrait √† la nuit vers sa ferme au retour de quelque course qui l'avait retard√©e et laiss√©e dehors √† cette heure tardive. La meute fut soudain prise d'une fr√©n√©sie meurtri√®re peut-√™tre provoqu√©e par le froid qui for√ßait √† se d√©penser et √† s'agiter et, √† ma grande stupeur je r√©alisai que je partageais cette excitation. Avec un hurlement fou, je me pr√©cipitai √† la poursuite de le jeune fille suivi de la meute en furie.

Je n'ose imaginer ce qui se serait pass√© si nous avions √©t√© plus loin de la ferme. Les paysans, pr√©venus par les hurlements des loups et les cris de la berg√®re √©taient sortis et des coups de feu claquaient √† pr√©sent en m√™me temps que les aboiements des chiens qui nous poursuivaient se faisaient entendre. Comme d'habitude, nous nous √©chapp√Ęmes sans difficult√©; deux molosses qui nous poursuivaient avec la stupide obstination de leur race furent mis en pi√®ce mais un loup avait √©t√© tu√© et j'√©tais bless√© √† une patte arri√®re.

J'abandonnai la meute et galopai vers la ferme avec difficult√©. Redevenu homme √† la hauteur du bois, je r√©alisai que ma jambe saignait, que je pouvais √† peine marcher et j'eus la plus grande peine √† me rhabiller apr√®s avoir r√©cup√©r√© mes v√™tements √† l'endroit o√Ļ je les laissais d'habitude. Les poursuivants m'avaient rejoint et j'entendais leurs cris de fureur se rapprocher. Cette fois j'√©tais perdu car je me trouvais encore trop loin pour pouvoir atteindre la ferme avant que l'on me rattrape !

Le ch√Ęteau du comte

Une inspiration soudaine me fit alors me diriger vers le ch√Ęteau. L√† je trouverais un abri, le comte ne me laisserait pas dehors √† la merci de ces paysans en furie. Surmontant ma douleur, je r√©ussis √† atteindre la porte du ch√Ęteau avec mes poursuivants sur mes talons. La porte √©tait impressionnante, lourde en bois massif, avec d'√©normes clous de fer incrust√©s. Je saisis le marteau et cognai d√©sesp√©r√©ment de toutes mes forces. Apr√®s un temps qui n'en finissait pas, elle pivota avec un grondement sourd alors que les premiers coups de feu claquaient et que des plombs venaient s'√©craser sur le mur.

Je me pr√©cipitai √† l'int√©rieur et me trouvai face √†. . . Cl√©lie, la fille du comte. Je ne l'avais pas vue depuis longtemps et je restai immobile devant la beaut√© de cette enfant devenue jeune fille, qui me regardait avec gravit√© et un peu d'√©tonnement, le visage encadr√© par des volutes de longs cheveux noirs et soyeux. Avec calme et d√©termination, elle repoussa violemment le battant et ferma le verrou alors que les paysans hurlaient en cognant la porte de la crosse de leurs fusils. Le comte apparut alors au bas du grand escalier en volute de l'entr√©e. Il √©tait sombre, paraissait f√Ęch√© et son visage ac√©r√©, loin de refl√©ter la bont√©, se contractait dans une demi-grimace de contrari√©t√©. Il s'adressa durement √† sa fille :

"Clélie, je t'avais bien recommandé de ne jamais te montrer à des étrangers, retourne immédiatement dans ta chambre."

La jeune fille, sans para√ģtre effray√©e le moins du monde, se retira apr√®s m'avoir lanc√© un regard dans lequel je crus lire de l'int√©r√™t, de l'affection et peut-√™tre m√™me un sentiment plus doux et plus profond.

Le comte rouvrit ensuite la porte et fit face aux paysans qui se calm√®rent aussit√īt tout en r√©clamant qu'on leur livr√Ęt le loup-garou. Le comte les toisa avec m√©pris :

"Imb√©ciles, √™tes vous donc des femmes ou des enfants pour croire encore aux loups-garous. Rentrez chez vous. J'organiserai bient√īt une grande battue pour en finir avec les meutes de loups qui vous terrorisent. Vous n'avez jamais √©t√© capables d'en attraper un seul, mais je vais vous montrer comment on doit s'y pendre."

Les paysans finirent par se retirer en grommelant des injures et des malédictions et la porte se referma lourdement, poussée par le comte qui fit claquer le verrou en me regardant sans aménité. Son attitude m'étonnait car il m'avait toujours traité avec bonté et j'avais l'impression de me trouver en face d'un personnage différent de celui que j'avais connu.

"Qu'as-tu à roder dans les bois par un temps pareil, on va te soigner, tu pourras te reposer et ensuite retourner chez toi."

Il appela une vieille servante qui, apr√®s avoir pans√© ma jambe avec habilet√© et m'avoir fait boire et manger, me conduisit dans une chambre o√Ļ tr√īnait un lit √† baldaquin dans lequel je m'effondrai et sombrai dans un sommeil de tombe. Lorsque je m'√©veillai, je n'√©tais plus dans le lit √† baldaquin, une clart√© incertaine venue d'un soupirail √©clairait ce qui semblait √™tre une cave ou plut√īt une sorte de prison aux murs d√©labr√©s, ferm√©e par une √©norme grille laissant apercevoir un couloir sombre et √©troit. Je me frottai les yeux pour m'assurer que j'√©tais bien r√©veill√© et sentis alors une forte odeur de fauve en m√™me temps que je percevais des grognements att√©nu√©s par l'√©paisseur des murs. J'√©tais vraiment en prison et une bouff√©e d'angoisse me submergea.

Un pas tra√ģnant se fit entendre, la vieille servante apparut derri√®re la grille et glissa par dessous un pichet d'eau et un morceau de viande rouge grill√©e. Je me pr√©cipitai sur la nourriture pour calmer la faim et la soif qui agressaient mon estomac. La viande √©tait mangeable mais l'eau avait un go√Ľt √©trange et d√©licieux, celui des boissons que le comte donnait aux enfants lors des go√Ľters servis dans le jardin du ch√Ęteau.

Je me mis √† marcher dans la prison, mon angoisse ne cessait de monter, qu'allais-je devenir, qui m'avait emprisonn√©, le comte ? je ne pouvais y croire. La journ√©e me parut interminable et, lorsque la nuit tomba enfin je m'allongeai sur une paillasse pos√©e dans un coin √† m√™me le sol en esp√©rant trouver le sommeil.

Mais il ne vint pas et, bien qu'on fut loin de la pleine lune, je vis ma transformation en loup s'op√©rer sous mes yeux horrifi√©s. Mu√© en b√™te, je ne pouvais supporter de me voir confin√© dans cet espace √©troit et me mis √† tourner en hurlant et en √©corchant mon pelage aux murs, puis je perdis connaissance. Lorsque je m'√©veillai, couvert de blessures, le comte √©tait devant moi derri√®re la grille et me regardait d'un air mena√ßant. Sa physionomie √©tait effrayante et n'avait plus rien √† voir avec l'air bienveillant qu'elle montrait autrefois. Son Ňďil brillait d'une lueur jaune et un tic grima√ßant agitait son visage. Il parla alors et sa voix √©tait rauque et cassante :

"Vois-tu, le loup est la race la plus noble qui ait jamais existé et je lui ai consacré toute ma vie. Par des croisements subtils j'ai réussi à obtenir les spécimen les plus robustes, les plus agiles et les plus intelligents.

Tu croyais sans doute, comme tous ces paysans ignorants, que les loups qui d√©ciment vos brebis √©taient sauvages, mais non, ce sont mes loups, ils sont l√† dans ce ch√Ęteau, ce sont eux que tu entends et que tu sens √† pr√©sent.

Mais je vais, gr√Ęce √† toi, franchir une nouvelle √©tape, croiser l'homme et le loup pour obtenir un fauve redoutablement intelligent qui chassera bient√īt l'homme de ces contr√©es. Elles redeviendront libres comme aux temps primitifs et je r√®gnerai sur ce nouveau paradis de l'animal et de la nature."

Le comte fut alors secoué par un éclat de rire caverneux montrant clairement que cet homme était probablement devenu fou, mais un fou particulièrement redoutable en vérité. Il continua son discours et mon angoisse augmentait au fil de ses paroles.

"Tu vas devenir loup définitivement, mais un loup comme on n'en a encore jamais vu, tes transformations successives et provisoires jusqu'à présent ont montré que mes espoirs allaient se réaliser au delà de mes espérances. Cette mutation magique en animal est produite par la boisson que tous les enfants adorent et que j'ai patiemment élaborée à partir d'ingrédients ramenés des Indes, mais tu es le seul à t'y être montré réceptif jusqu'à présent, sans doute de par ta nature plus sauvage et indépendante que celle des autres, soumise et moutonnière.

N'aie pas peur, ton sort est enviable, mieux vaut être un animal magnifique et libre qu'un pauvre paysan obligé de trimer à longueur de journée.

Tu vas rester enferm√© jusqu'√† ta mutation d√©finitive, alors tu conduiras ma meute dans la montagne que tu purifieras de la pr√©sence humaine. Je viendrai te voir tous les jours !"

Et le comte disparut dans le couloir qui r√©sonna de son rire d√©ment. Je m'enfon√ßai alors dans une longue nuit d'√©pouvante. Ma transformation en loup devenait plus fr√©quente et se produisait parfois de jour. Je sentais que peu √† peu je mutais √† l'√©tat de b√™te et, par moments, j'appelais de mes vŇďux cette mutation : qu'elle devienne d√©finitive, que je finisse de souffrir en conservant un seul √©tat, ne plus avoir √† me demander √† quel moment j'allais passer d'homme √† animal, rejoindre enfin mes fr√®res les loups et courir librement avec eux dans la for√™t.

Parfois, au contraire, je reprenais espoir, depuis combien de temps √©tais-je enferm√© ? mes parents devaient me chercher, Lucien devait courir les bois pour me retrouver, les soup√ßons qui pesaient d√©sormais sur le ch√Ęteau allaient les alerter.

La nuit, j'entendais le comte lib√©rer sa meute pour l'envoyer dans la campagne perp√©trer ses ravages et le hurlement des loups me laissait fr√©missant de terreur sur ma paillasse. Le jour parfois, les cris des paysans se faisaient entendre autour du ch√Ęteau, apparemment leur m√©fiance n'avait pas disparu et c'est peut-√™tre de l√† que viendrait mon salut. Le comte avait toujours r√©ussi √† les calmer jusqu'√† pr√©sent mais la r√©volte grondait et s'amplifiait √† mesure que l'existence d'une meute captive devenait de plus en plus √©vidente.

Je continuais √† absorber la nourriture et les boissons diaboliques qu'on me servait, sachant qu'elles aggravaient mon √©tat de jour en jour, mais comment faire autrement ? je ne pouvais pas me laisser mourir de faim. Le soupirail laissait passer une lueur gris√Ętre, le jour venait de se lever et j'√©tais en train de me r√©veiller, fourbu et d√©sesp√©r√© lorsque j'entendis des cris. Cette fois, ils venaient de l'int√©rieur du ch√Ęteau car ils √©taient tout proches, les paysans avaient envahi la demeure et le comte hurlait pour tenter de les chasser, je reconnaissais distinctement sa voix m√™l√©e aux vocif√©rations de la foule.

J'entendis soudain un pas léger dans le couloir et Clélie apparut portant un trousseau de clés. Un espoir fou m'envahit lorsque je la vis ouvrir la grille et venir vers moi avec un visage inquiet mais dur, déterminé et volontaire.

"Vite, vite, venez, mon p√®re est devenu fou, il est en train de l√Ęcher les loups pour chasser les paysans qui occupent le rez-de-chauss√©e."

Avant d'avoir pu revenir de ma surprise, j'√©tais entra√ģn√© dans le couloir et nous empruntions un escalier qui nous conduisit dans une aile du b√Ętiment. Nous nous trouvions dans une grande salle basse lorsque des hurlements proches et la voix du comte se firent entendre.

"Vite, les loups, il a l√Ęch√© les loups ! il faut monter sur les remparts, je connais bien le ch√Ęteau, nous pourrons nous enfermer sur le chemin de ronde en verrouillant les portes des tours d'acc√®s."

Alors une course folle commença ; le comte nous avait aperçus et excitait ses loups pour les lancer à notre poursuite.

"Haro ! Haro ! Cl√©lie ma fille tu m'as trahi, mes loups vont vous mettre en pi√®ce ! Haro ! mes petits d√©pecez-les, d√©vorez-les !"

Nous montions les escaliers de la tour la plus proche √† toute vitesse, ils √©taient √©troits et mal commodes, le comte √©tait √Ęg√© et aurait de la peine √† les gravir mais les loups se rapprochaient, apparemment, ils ne me reconnaissaient pas sous ma forme d'homme et notre vie ne tenait plus qu'√† un fil.

Les marches d√©filaient sous mes pas et le souffle me manquait mais je ne pensais plus qu'√† une chose, tout m'√©tait √©gal, j'aimais Cl√©lie comme un fou ! Nous arrivions enfin en haut de la tour √† l'entr√©e du chemin de ronde mais la porte n'avait plus de verrou !

"Vite ! √† l'autre tour !"

Et Cl√©lie m'entra√ģna en courant sur le chemin de ronde, les loups √©taient en haut de l'escalier et allaient bient√īt nous rattraper lorsque nous arriv√Ęmes √† la deuxi√®me tour dont nous p√Ľmes verrouiller la porte. Nous les entendions s'agiter et grogner derri√®re le panneau de ch√™ne; le comte arrivait et poursuivait ses impr√©cations.

"Vite redescendons !"

et Cl√©lie et moi nous engouffr√Ęmes dans le second escalier pour bient√īt nous retrouver au rez-de-chauss√©e. La pagaille √©tait indescriptible, les paysans √©taient en train de saccager le ch√Ęteau et avaient commenc√© √† mettre le feu √† l'aile o√Ļ nous nous trouvions.

Trois d'entre eux nous aperçurent,

"Les voil√†, les voil√† ! la sorci√®re, la fille du comte ! rattrapez-les !"

Clélie me tira dans un couloir étroit dont elle verrouilla la porte et très vite nous étions à l'air libre en train de fuir cet épouvantable spectacle.

Le ch√Ęteau br√Ľlait, sur les remparts les silhouettes du comte et de ses loups s'agitaient en ombres chinoises, il avait d√Ľ condamner les portes pour √©chapper aux paysans qui l'avaient poursuivi dans les escaliers. D√©sormais il √©tait trop tard, il ne pouvait plus revenir en arri√®re, l'incendie enveloppait les murailles, il allait p√©rir avec sa meute.

Du haut d'une colline o√Ļ nous avions fait halte pour reprendre nos forces, nous contemplions au loin les lueurs rouges du brasier gigantesque qui allait engloutir le ch√Ęteau; Cl√©lie se serrait contre moi et je savais que je ne la quitterais plus.

Beaucoup de temps a pass√© depuis ces sc√®nes affreuses; Cl√©lie et moi sommes mari√©s et vivons ensemble dans la ferme qui est d√©sormais la n√ītre avec deux beaux enfants, un gar√ßon de six ans et une fille de quatre ans. Les esprits se sont apais√©s, les paysans ont compris que nous n'√©tions pour rien dans leurs malheurs mais gardent cependant une certaine m√©fiance √† notre √©gard; elle s'estompera peu √† peu, nous l'esp√©rons.

Les √™tres chers nous ont quitt√©s, mes parents et Lucien reposent dans le petit cimeti√®re du village. Personne n'est jamais revenu dans le ch√Ęteau, ses ruines noircies se dressent isol√©es au milieu de la clairi√®re, on pr√©f√®re en g√©n√©ral √©viter cet endroit. Quelques loups subsistent dans la montagne mais ils ne font plus gu√®re de ravages et les paysans ont appris √† vivre avec eux.

Mes transformations en loup surviennent encore de temps en temps à l'improviste mais elles sont de moins en moins fréquentes. Clélie m'enferme alors dans la grange en attendant que je reprenne figure humaine.

Ma derni√®re crise remonte √† pr√©sent √† un an et je commence √† esp√©rer que ce cauchemar va d√©finitivement se terminer, que l'effet des drogues maudites va s'att√©nuer et dispara√ģtre √† tout jamais. Mais lorsque je suis seul et me prends √† r√™ver, une question revient sans cesse, suis-je toujours un loup-garou et nos enfants h√©riteront-ils de cette mal√©diction ?

Clélie et moi allons souvent nous agenouiller devant la Vierge dans la petite église du village et nos prières, toujours les mêmes, montent désespérément vers le ciel.

FIN