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La route de Pondichéry

Le commandant d'Assonville √©tait inquiet et son navire souffrait. Parti il y a trois mois de Bordeaux √† destination de Pondich√©ry, la fr√©gate La Clotilde de la Marine royale, charg√©e d'acheminer personnel, fonds et mat√©riel vers la colonie, avait merveilleusement support√© la premi√®re partie du voyage : un furieux coup de vent au large de l'Espagne avait occasionn√© quelques d√©g√Ęts dans la mature mais l'escale des A√ßores avait permis de remettre tout en ordre et c'est sans trop de difficult√©s, sinon avec des vents assez violents mais supportables, que le Cap des Temp√™tes avait pu √™tre franchi.

Il fallait surtout se r√©jouir de n'avoir fait aucune mauvaise rencontre : depuis le d√©but de la guerre qui opposait la France et l'Espagne √† l'Angleterre et aux Pays-Bas, les navires de Sa Majest√© faisaient la loi sur mer sans que la flotte fran√ßaise affaiblie, dont Louis XV et son ministre le cardinal de Fleury se d√©sint√©ressaient, puisse prot√©ger efficacement les navires de commerce. Qui plus est, les pirates anglais faisaient merveille et s'emparaient de tout ce qui flottait au point que le quart du commerce espagnol disparaissait √† leur profit. Les navires fran√ßais n'√©taient pas √©pargn√©s et les vigies de La Clotilde redoutaient √† tout instant de voir appara√ģtre une voile suspecte √† l'horizon.

Le navire filait plein Est apr√®s le passage du Cap, car le commandant, pour contourner les lieux trop fr√©quent√©s avait d√©cid√© de se dissimuler dans l'immensit√© de l'oc√©an Indien en √©vitant de remonter au nord-est vers Madagascar et les autres √ģles o√Ļ les navires suspects abondaient. Il mettrait ensuite cap au nord pour rejoindre l'Inde lorsqu'il serait √† peu pr√®s √† mi-chemin entre l'Afrique et l'Australie. Cette route avait √©t√© inaugur√© au si√®cle pr√©c√©dent par les marins hollandais qui se dirigeaient vers Batavia sur la route des √©pices. Elle pr√©sentait √©galement l'avantage de contourner par le Sud un anticyclone toujours pr√©sent √† ces latitudes et de b√©n√©ficier des vents d'ouest qu'il engendrait. On pouvait ensuite remonter vers le Nord en tirant profit des aliz√©s du Sud-Est.

Depuis qu'il naviguait dans l'oc√©an Indien, le navire subissait un temps effroyablement mauvais et cette soir√©e du 18 septembre 1742 s'annon√ßait comme particuli√®rement √©prouvante. De la dunette qu'il n'avait pas quitt√©e depuis la mi-journ√©e, le commandant d'Assonville ne voyait rien. Tout √©tait confus, √©pais, mouvant ; les lanternes de la dunette fouett√©es par les embruns ne parvenaient pas √† percer l'opacit√© ambiante et les voiles se confondaient avec les nu√©es noir√Ętres du ciel. Le bruit √©tait partout ; vent, poulies, cordages, voiles tendues √† craquer, lames d√©ferlant sur le pont, tout √©tait source de tumulte. La nuit tombait et le vent forcissait. Le commandant h√©sitait √† rappeler la bord√©e de quart pour serrer encore de la toile ; au portant, la voilure pouvait tenir et mieux valait tailler de la route pour √©chapper le plus vite possible √† ce bouleversement marin. Il fallait aussi maintenir la vitesse du navire pour √©viter que les montagnes d'eau lanc√©es √† sa poursuite finissent par le coucher, vergues dans l'eau, sans qu'il puisse se redresser.

Son principal sujet d'inqui√©tude tenait √† l'incertitude de la position du navire. Le commandant avait pu la veille, gr√Ęce √† un providentiel rayon de soleil, estimer correctement sa latitude qui se situait aux environs de 39 degr√©s Sud, beaucoup trop bas. Il fallait √† pr√©sent remonter vers le Nord, mais la longitude restait tr√®s incertaine. Pour conna√ģtre la longitude, il faut savoir mesurer le temps et les moyens de l'√©poque √©taient insuffisants pour ne pas dire d√©risoires : les deux sabliers du bord que retournaient p√©riodiquement, lorsqu'ils ne l'oubliaient pas, les marins pr√©pos√©s √† cette t√Ęche vitale, donnaient des indications contradictoires et le commandant s'√©vertuait √† les interpr√©ter en les comparant √† la position estim√©e d'apr√®s la vitesse du navire.

L'√©quipage de la fr√©gate √©tait assez h√©t√©roclite. Bien que la plupart des marins fussent comp√©tents et aguerris, d'Assonville avait d√Ľ √©galement embarquer quelques suppl√©tifs ramass√©s dans les bouges du port, qui n'avaient souvent de marins que le nom. La promesse d'une vie meilleure aux Indes avait suffi √† les d√©cider mais ils rechignaient √† la besogne, √©taient toujours m√©contents de la dure vie du bord, et se sentaient m√©pris√©s du reste de l'√©quipage. Le second, de Richemont, avait toute la confiance du commandant ; c'√©tait un marin exp√©riment√©, courageux et ferme avec l'√©quipage. Les deux hommes s'entendaient √† merveille et se succ√©daient sur la dunette en exer√ßant une surveillance constante depuis que le mauvais temps s√©vissait. Dussart, le ma√ģtre d'√©quipage √©tait en revanche un personnage ambigu, voire inqui√©tant. Petit, courtaud, d'une force peu commune, dur, l'air hypocrite et cauteleux, il √©tait craint de l'√©quipage et suscitait la m√©fiance de d'Assonville. Le commandant avait d√Ľ s'en contenter, d'autant qu'il lui avait √©t√© recommand√©, on ne sait trop pourquoi, par le capitaine du port.

Plus de trois-cent-cinquante passagers s'entassaient √† bord de la Clotilde dont une quarantaine de femmes et enfants : familles allant rejoindre un √©poux ou un p√®re militaire ou commer√ßant, soldats et officiers partant √©toffer la garnison de la ville, aventuriers esp√©rant trouver une vie meilleure dans cette colonie prosp√®re qui avait fait na√ģtre un commerce florissant.

Pour les plus fortun√©s d'entre eux, on avait install√© dans l'entrepont des cloisons de toile qui m√©nageaient une intimit√© relative. Les plus pauvres se contentaient de coucher √† m√™me le sol sur des paillasses ou dans des hamacs en occupant les places laiss√©es libres par les cordages et les canons ; les plus d√©munis restaient dans l'obscurit√© des ponts inf√©rieurs. La fr√©gate portait trent-huit canons, pr√©caution n√©cessaire dans ces mers soumises au piratage et au brigandage, mais chacun savait que l'√©quipage ne pourrait r√©sister longtemps √† des flibustiers audacieux ou aux navires anglais qui dominaient les mers.

Les passagers les plus importants prenaient leurs repas avec les officiers dans la grande chambre de l'arri√®re. Les autres mangeaient o√Ļ ils pouvaient l'infecte nourriture du bord agr√©ment√©e de charan√ßons et autres parasites divers. Les hommes d'√©quipage √©taient confin√©s dans le gaillard d'avant, certains cependant accrochaient leurs hamacs au milieu des passagers. En r√©sum√©, la vie du bord √©tait un enfer pour ceux qui n'avaient pas la chance d'√™tre des privil√©gi√©s de la naissance ou de la fortune.

Un bataillon de soldats placés sous le commandement du capitaine Fraichin faisait partie du voyage pour aller rejoindre la garnison de Pondichéry. Ces bataillonnaires n'étaient pas logés à meilleure enseigne que les autres passagers et devaient se soumettre à la discipline commune, mais la longue habitude de la vie rude du soldat leur permettait de résister mieux que les civils aux conditions difficiles de ce voyage.

Les personnages les plus haut plac√©s avec le commandant et son second √©taient le Chevalier de Br√©mont, jeune officier devant prendre le commandement de la garnison de Pondich√©ry et sa jeune fianc√©e Mathilde. Ils b√©n√©ficiaient d'une chambre s√©par√©e et partageaient leurs repas avec le commandant. Malgr√© leur statut privil√©gi√©, Mathilde souffrait du mal de mer et de Br√©mont s'alarmait de la voir p√Ęle, amaigrie et sans entrain, elle d'habitude si vive, gaie et primesauti√®re. Elle avait peur, lors de ses promenades sur le pont, de la lueur inqui√©tante que sa beaut√© provocante allumait dans le regard des marins. Mais le voyage ne serait pas √©ternel et le jeune homme se r√©jouissait √† la pens√©e de cette nouvelle fonction qui l'honorait et allait lui permettre de voir les merveilles de cette colonie cr√©√©e il y avait √† peine soixante ans.

Mais l'un des passagers avait attir√© l'attention et la m√©fiance du commandant. V√™tu d'une robe de bure, il s'appelait Marcatus et se pr√©tendait moine. Les bruits les plus divers couraient √† son sujet, on le disait d√©froqu√© et consid√©r√© par l'√Čglise comme h√©r√©tique, plusieurs fois relaps et finalement apostat. Il avait √©t√© chass√© d'un monast√®re du Languedoc et il √©tait dit-on poursuivi par la justice royale pour divers d√©lits que la rumeur grossissait jusqu'√† en faire les crimes les plus abominables m√™l√©s de sorcellerie.

Il professait en effet d'√©tranges th√©ories : Dieu nous ayant fait ce que nous sommes, il convenait de ne point r√©sister √† nos penchants m√™me les plus mauvais puisqu'ils √©taient de nature divine. Mais cette libert√© d'agir √† sa guise devait s'exercer encadr√©e par un interpr√®te qualifi√© de la parole venue d'en Haut. Nul ne pouvait se laisser aller spontan√©ment √† ses impulsions sans √™tre guid√© par la voix de cet interm√©diaire d√©sign√© par le Seigneur. Il √©tait, lui Marcatus, ce guide auquel les pauvres mortels devaient se fier pour suivre le bon chemin. Aussi √©tonnant que cela puisse para√ģtre, ses pr√™ches enflamm√©s rencontraient une audience attentive et enthousiaste de la part de ces passagers d√©racin√©s cherchant d√©sesp√©r√©ment un guide spirituel pour apaiser leurs doutes devant l'inconnu qui les attendait.

Il √©tait favoris√© par une apparence physique impressionnante ; grand, asc√©tique, des yeux clairs enfonc√©s sous des sourcils noirs et hirsutes, il fixait ses interlocuteurs d'un regard hypnotique en martelant ses phrases d'une voix basse, forte, √† la diction parfaite, qui faisait p√©n√©trer ses paroles au plus profond de leur subconscient.

Dussart, le ma√ģtre d'√©quipage, s'√©tait li√© d'amiti√© avec lui et on les voyait souvent parler ensemble, en g√©n√©ral √† l'√©cart des oreilles indiscr√®tes, comme des comploteurs pr√©parant un mauvais coup. Et, en effet, Dussart pr√©parait un mauvais coup ou plus exactement une mutinerie. Un fr√®re de son grand p√®re √©tait consid√©r√© comme un h√©ros dans sa famille car il avait √©t√© l'un des compagnons de l'Olonnois, un des pires flibustiers qui ait jamais √©cum√© les Cara√Įbes. Depuis son enfance, Dussart r√™vait de ces exploits mille fois racont√©s lors des veill√©es. Il voulait mettre √† profit cette p√©riode troubl√©e pour devenir pirate √† son tour, non plus dans les cara√Įbes dont l'√©pop√©e √©tait close, mais dans l'Oc√©an indien tout aussi propice √† la pratique de la flibuste la plus d√©brid√©e.

S'emparer de la Clotilde lui paraissait faisable ; c'√©tait un excellent navire et une fortune en lingots et monnaies diverses dormait dans les cales, destin√©e √† alimenter les caisses du comptoir indien. Il travaillait depuis le d√©part les membres les moins s√Ľrs de l'√©quipage ainsi que les bataillonnaires m√©contents de cette affectation lointaine et s'estimait satisfait d'avoir d√©j√† r√©uni un nombre presque suffisant de partisans.

L'√ģle d'Amsterdam

D'Assonville avait pass√© une tr√®s mauvaise nuit, la temp√™te ne cessait pas, le vent √©tait √† l'ouest et le navire filait grand largue sous voilure r√©duite au Nord-Est pour remonter vers des latitudes moins √©lev√©es. L'oc√©an devant le navire √©tait libre de toute terre, seule une petite √ģle, la Nouvelle Amsterdam avait bien √©t√© identifi√©e dans ces parages et un navigateur hollandais y avait d√©barqu√© en 1696. Mais sa position sur les cartes √©tait incertaine, aux environs de trente-huit degr√©s de latitude Sud, et ce n'√©tait qu'un infime coin de terre perdu dans l'immensit√© ; les chances de le rencontrer √©taient n√©gligeables. Le commandant √©tait davantage pr√©occup√© par l'√©tat de la mer qui ne s'am√©liorait pas, au moment o√Ļ une aube blafarde commen√ßait √† √©clairer le ciel.

Une trou√©e apparut soudain dans les nuages et une pale lueur √©claira un spectacle qui frappa d'Assonville de stupeur. Le navire filait droit sur des falaises bord√©es d'√©cume qui ne se trouvaient plus qu'√† une distance trop faible pour tenter une manŇďuvre permettant de les √©viter. L'√ģle qui se dressait comme une masse sombre devant la Clotilde √©tait probablement la Nouvelle Amsterdam ! par quel hasard mal√©fique et combien improbable la route du navire avait-elle pu rencontrer ce grain de poussi√®re sur l'oc√©an ? Certes le navire √©tait descendu trop bas et c'est en remontant vers le Nord qu'il tombait sur ce caillou, mais quel sort avait √©t√© jet√© √† la Clotilde pour qu'une telle malchance s'abatte sur elle ?

Le commandant h√©sitait sur la conduite √† tenir, virer lof pour lof en essayant d'√©chapper vers le Sud √©tait trop risqu√©, le large cercle que d√©crirait le navire l'am√®nerait sur les r√©cifs √† grande vitesse ; remonter au vent en virant vent devant √©tait impossible dans une telle mer. Il tenta alors la seule manŇďuvre qui pouvait avoir un sens, mettre √† la cape par b√Ębord et se laisser d√©river vers l'√ģle le plus lentement possible en essayant de mouiller toutes les ancres disponibles. On pouvait esp√©rer qu'elles crocheraient et arr√™teraient la d√©rive fatale du vaisseau vers les rochers, malgr√© les √©normes rouleaux d'√©cume gonfl√©s par la remont√©e des fonds.

Tout l'√©quipage √©tait sur le pont, d'Assonville, Richemeont et Dussart hurlaient leurs ordres pour effectuer la manŇďuvre qui demanda vingt bonnes minutes. Les ancres √©taient √† l'eau et on filait les cha√ģnes dans les √©cubiers pour leur permettre de trouver le fond. Deux d'entre elles croch√®rent mais elles d√©rapaient et l'arri√®re du navire √©tait irr√©m√©diablement dross√© vers la langue de terre bord√©e de r√©cifs qui s'√©tendait au pied des falaises.

Le navire √©tait perdu et perdre son navire √©tait la pire des humiliations pour un commandant. On ne l'absoudrait jamais de cette faute et sa carri√®re √©tait finie. Il songeait √† pr√©sent √† tous les passagers, combien allaient pouvoir √™tre sauv√©s ? La grande chaloupe et les cinq canots du bord pouvaient porter un peu plus de cent personnes par temps calme mais avec ces d√©ferlantes et ces r√©cifs combien pourraient y prendre place en admettant qu'on r√©ussisse √† les mettre √† l'eau ?

Les passagers, confin√©s dans l'entrepont pour laisser le pont libre aux manŇďuvres, se rendaient compte de la situation du navire et c√©daient d√©j√† √† la panique. Certains √©taient prostr√©s en attendant une fin irr√©m√©diable, d'autres s'agitaient en courant dans tous les sens pour franchir les √©coutilles et sortir √† l'air libre afin de ne pas mourir noy√©s au milieu des canons. Marcatus √©tait intervenu avec une s√©r√©nit√© et un calme communicatifs, sa voix dominait le tumulte et il avait organis√© une pri√®re collective qui peu √† peu apaisait les esprits. Il en profitait pour distiller ses th√©ories sulfureuses √† travers un sermon enflamm√©, promettant une vie radieuse √† ceux qui le suivraient dans la voie du salut.

Mais Neptune avait d√©cid√© que l'heure n'√©tait pas encore venue d'engloutir la Clotilde dans les flots d√©cha√ģn√©s et la mer d√©voreuse de navires fit soudain preuve de cl√©mence. Le vent tomba en quelques minutes en virant au Sud-Ouest, puis au Sud, faisant tourner le navire sur l'ancre principale qui venait enfin de crocher sur un fond caillouteux. Il √©tait √† pr√©sent parall√®le √† la c√īte, cap au Sud, ce qui l'√©loignait d'un r√©cif mena√ßant vers lequel il √©tait dross√© auparavant.

L'√©quipage s'√©tait immobilis√© et les marins, les bras ballants, contemplaient le spectacle du sauvetage miraculeux que leur offrait ce dernier caprice de l'oc√©an. Mais il fallait fuir au plus vite cette position intenable et d'Assonville fit renvoyer de la toile et masquer les focs en relevant les mouillages. La Clotilde pivota docilement vers l'Ouest puis vers le Nord en longeant cette c√īte p√©rilleuse. Vers le soir, le rivage s'incurva vers l'Est, on √©tait au Nord de l'√ģle qui apparaissait beaucoup moins hostile que la partie ouest expos√©e √† la furie des temp√™tes et n'offrant au regard que des falaises redoutables. Le navire avait subi beaucoup de d√©g√Ęts dans la mature et le commandant d√©cida de mouiller non loin de la c√īte. On pourrait rester l√† quelques jours pour r√©parer et se ravitailler. Les otaries et les √©l√©phants de mer abondaient sur l'√ģle, √©taient faciles √† chasser et il y avait de l'eau, on allait pouvoir poursuivre le voyage dans de bonnes conditions.

Pendant trois jours, la grande chaloupe et les canots firent la navette entre la c√īte et la fr√©gate. On faisait le plein de viande fra√ģche et d'eau et les charpentiers s'affairaient dans la mature pour r√©parer le gr√©ement endommag√©.

Enfin tout fut pr√™t et le commandant, avant de partir, d√©cida de faire une derni√®re exploration de l'√ģle qui √©tait encore pratiquement inconnue. Il prit dix hommes arm√©s et aborda avec la grande chaloupe pour faire une visite de la c√īte Nord.

En revenant vers la chaloupe dans la soir√©e, √† l'issue de leur randonn√©e dans l'√ģle, la troupe conduite par le commandant entendit des coups de feu et des cris venant du navire. D'Assonville comprit tout de suite ce dont il s'agissait et qu'il pressentait depuis quelque temps, une mutinerie venait d'√©clater √† bord, conduite probablement par Dussart et le faux moine. Richemont, son second, √©tait rest√© sur le navire et l'on pouvait esp√©rer qu'il se rendrait ma√ģtre de la situation. Le commandant et ses hommes embarqu√®rent √† la h√Ęte dans la chaloupe et firent force de rames vers la navire pour pr√™ter main forte √† ceux qui r√©sistaient aux mutins.

Les coups de feu avaient cess√© avant qu'ils atteignent la Clotilde et, lorsqu'ils arriv√®rent sous le ch√Ęteau arri√®re, Dussart et le moine se tenaient en haut de l'√©chelle de coup√©e.

- Arr√™tez vous commandant, nous sommes ma√ģtres √† bord et c'est moi d√©sormais qui commande ce navire. Vous allez faire exactement ce que je vous dis sans quoi les passagers seront ex√©cut√©s l'un apr√®s l'autre.

Il fit un signe et un corps fut lanc√© du pont ; il plongea dans l'eau pr√®s de la chaloupe et, lorsque les marins l'accroch√®rent avec une gaffe pour le rep√™cher, d'Assonville vit avec horreur qu'il s'agissait du cadavre de Richemont. Le commandant √©tait atterr√© et fou de rage.

- Il n'y a qu'une issue √† votre aventure Dussart, la pendaison, nous allons reprendre ce navire et vous allez bient√īt nourrir les albatros au bout d'une corde !

- Vous ne reprendrez rien du tout commandant, vous √™tes trop peu nombreux, de Br√©mont est aux fers, Fraichin et ses bataillonnaires sont avec nous, vous allez faire ce qu'on vous dit !

Un deuxième corps vint plonger auprès de la chaloupe, il s'agissait d'un vieil homme, un passager anonyme que le hasard avait désigné pour cette démonstration de force des mutins.

D'Assonville réfléchissait et arrêta d'un geste les marins qui se préparaient à faire feu sur Dussart perché en haut de l'échelle dans une attitude de supériorité goguenarde. Ainsi Fraichin avait trahi lui aussi ou avait été éliminé, il est vrai que le corps des bataillonnaires comprenait des gens sans foi ni loi dont certains étaient même d'anciens bagnards. Il était impossible de reprendre le navire avec seulement dix hommes.

- Vous allez emmener tous les passagers dans l'√ģle, nous vous y laisserons avec ce qu'il faut pour vivre confortablement et nous partirons avec la Clotilde, notre navire √† pr√©sent, qui va bient√īt faire merveille sur les mers. Le prochain navire √† passer par l√† vous ram√®nera chez vous.

Dussart persiflait et le commandant savait qu'il n'h√©siterait pas √† mettre ses menaces √† ex√©cution, il fallait ob√©ir √† ses injonctions et se terrer sur l'√ģle en attendant le passage d'un hypoth√©tique navire dans ces parages d√©sol√©s o√Ļ personne ne venait jamais.

La journ√©e du lendemain fut consacr√©e au transfert des passagers de la Clotilde vers l'√ģle. Lorsqu'ils revenaient pr√®s du navire, le commandant et ses hommes entendaient des cris et des √©clats de voix. Les passagers √©taient rudoy√©s, pouss√©s sans m√©nagement vers l'√©chelle, certains plus vieux ou plus malhabiles, tombaient √† l'eau et devaient √™tre rep√™ch√©s par les hommes de la chaloupe.

On entendait √©galement des chants d'ivrognes, les tonneaux de vin avaient d√Ľ √™tre mis en perce et la beuverie allait bon train. Personne ne semblait plus diriger cet √©quipage h√©t√©roclite de mutins et de soldats d√©voy√©s. Dussart et le moine avaient probablement tr√®s peu d'autorit√© sur ce ramassis de forbans que seule la fermet√© et la comp√©tence de d'Assonville et Richemont avaient pu forcer √† ob√©ir. Les marins demeur√©s fid√®les au commandant ne pouvaient rien faire, les mutins avaient montr√© de quelle cruaut√© ils √©taient capables. Cette cruaut√© se manifesta encore au cours de la journ√©e lorsque trois passagers furent ex√©cut√©s et jet√©s √† l'eau, probablement parce qu'ils n'avaient pas montr√© suffisamment d'empressement √† courir vers les √©chelles.

De Brémont fut descendu pieds et points liés dans la chaloupe pour le troisième voyage et l'inquiétude du commandant fut à son comble lorsque, à la mi-journée, Dussart apparut en haut de l'échelle. Il lui signifia que cinquante passagers resteraient à bord comme otages et que toutes les femmes jeunes resteraient également pour servir et divertir l'équipage. Il fit cette annonce avec un ricanement grimaçant qui en disait long sur le sort réservé à ces pauvres passagères. De Brémont voulut alors s'emparer d'un mousquet et tirer sur cette canaille mais les marins l'en empêchèrent. Il imaginait sa douce Mathilde aux mains de ces bandits et enrageait de ne pouvoir rien faire pour la délivrer.

On pourrait peut-√™tre attendre la nuit pour prendre le navire d'assaut en esp√©rant que les mutins cuveraient leur vin et ne r√©agiraient pas mais il ne fallait pas sous estimer Dussart. Il avait d√Ľ prendre ses pr√©cautions et une attaque nocturne se solderait sans aucun doute par le massacre des derniers passagers rest√©s √† bord du navire.

Les mutins avaient autoris√© le commandant √† emmener sur l'√ģle un minimum de bois et d'outils pour √©tablir un campement de fortune permettant aux rescap√©s de survivre quelque temps, mais des jours bien sombres s'annon√ßaient pour ces naufrag√©s. Le dernier espoir de s'√©vader de l'√ģle disparut lorsque Dussart enjoignit au commandant de laisser la grande chaloupe, la seule embarcation permettant de prendre la mer, et de se contenter d'un canot.

- comprenez, cher commandant que cette bonne chaloupe est absolument nécessaire à l'équipement de notre navire, vous n'en aurez nul besoin dans votre villégiature, un canot vous suffira pour aller à la pêche.

Et sur ces mots, le corps sanglant d'un passager tu√© d'un coup de sabre fut lanc√© par dessus bord pour montrer que toute discussion serait vaine. D'Assonville et ses hommes laiss√®rent donc la chaloupe et rejoignirent l'√ģle √† bord d'un canot √† peine capable de porter dix hommes. Leur situation √©tait quasiment d√©sesp√©r√©e mais de Br√©mont et d'Assonville n'√©taient pas hommes √† se laisser abattre, ils survivraient et retrouveraient t√īt ou tard l'inf√Ęme Dussart et ce moine maudit, la corde qui les pendrait et livrerait leur cadavre aux albatros √©tait d√©j√† tress√©e.

La premi√®re journ√©e sur l'√ģle permit √† d'Assonville et de Br√©mont d'organiser tant bien que mal l'h√©bergement des passagers. Des cabanes furent construites pour abriter les plus faibles, quelques personnes tr√®s √Ęg√©es et une dizaine d'enfants, et les t√Ęches furent r√©parties entre les membres de l'√©quipage rest√©s fid√®les, chasse, p√™che, cuisine, maintien de l'ordre. Les passagers √©taient pour la plupart √©puis√©s par les heures angoissantes qu'ils venaient de vivre et se r√©signaient √† leur triste sort en esp√©rant qu'un navire providentiel passerait, les verrait et les emm√®nerait loin de cet endroit d√©sol√©.

Ils regardaient la Clotilde qui se préparait à appareiller et beaucoup pleurèrent lorsque l'ancre fut relevée et les voiles larguées. Le navire prit le vent, s'inclina et mis le cap au large, empanaché par la fumée d'une bordée de canon que Dussart fit envoyer en guise d'adieu et de défi.

Le commandant serrait les dents √† la vue de son bateau qui s'√©loignait et ne fut plus bient√īt qu'une tache blanche sur l'horizon. Dussart √©tait incapable de commander une fr√©gate et le sort le plus probable pour la malheureuse Clotilde √©tait le naufrage prochain que la mer, toujours prompte √† saisir ses proies, lui r√©serverait.

Une semaine avait pass√© et la vie s'organisait sur l'√ģle. Les otaries et les √©l√©phants de mer √©taient des animaux sans d√©fense que l'on chassait facilement, l'eau abondait ainsi que le poisson et les Ňďufs d'oiseaux de mer cueillis dans les rochers. Le temps s'√©tait mis au beau et la situation des naufrag√©s restait pour l'instant supportable, gr√Ęce √† l'√©nergie de d'Assonville et de Br√©mont.

Des tombes avaient √©t√© creus√©es pour Richement et les passagers tu√©s par les mutins et leur inhumation avait donn√© lieu √† une √©mouvante c√©r√©monie qui, paradoxalement avait un peu apais√© les angoisses des naufrag√©s, conscients de constituer une communaut√© soud√©e et organis√©e capable de survivre dans cet environnement hostile. Mais que deviendraient-ils lorsque le mauvais temps reviendrait, il faisait encore froid en cette fin d'hiver austral, la pluie et l'humidit√© s√®meraient la maladie et la mort parmi eux, certains se r√©fugiaient dans la pri√®re, encourag√©s par l'aum√īnier du bord rest√© lui aussi sur l'√ģle.

Au matin du huiti√®me jour, par un temps beau et clair, deux voiles apparurent √† l'horizon provoquant cris et manifestations de joie et d'espoir parmi les passagers. D'Assonville fit imm√©diatement allumer des feux aliment√©s avec un peu de bois humide pour provoquer beaucoup de fum√©e afin d'attirer l'attention des deux vaisseaux. Le commandant les observait √† la jumelle et, √† sa grande satisfaction, ils paraissaient mettre le cap sur l'√ģle.

Une heure plus tard, ils étaient suffisamment proches pour que d'Assonville puisse les identifier, il s'agissait de deux frégates battant pavillon anglais, et au bout d'un certain temps le doute ne fut plus permis, la deuxième était ... la Clotilde.

Les deux navires vinrent mouiller √† une encablure du rivage et deux chaloupes portant des hommes arm√©s se d√©tach√®rent du vaisseau anglais, une fr√©gate de 40 canons environ nota d'Assonville. Il comprenait ce qui s'√©tait pass√©, la Clotilde avait √©t√© rep√©r√©e et prise en chasse par le navire de guerre anglais et, compte tenu de l'incapacit√© de son √©quipage de fortune, elle avait d√Ľ √™tre captur√©e sans coup f√©rir.

De Br√©mont regardait les chaloupes approcher, il √©tait d√©sesp√©r√© d'avoir vu sa ch√®re √©pouse enlev√©e par ces forbans. Ils devaient √™tre aux fers √† pr√©sent mais √©tait-elle encore en vie ? quels s√©vices avait-elle subis ? retrouverait-il la douceur de sa pr√©sence, la chaleur et l'odeur de son corps, ne serait-elle pas traumatis√©e √† jamais ? Il l'imaginait enferm√©e, le regard absent, incapable de le reconna√ģtre, lui qui avait pr√©vu pour elle un avenir confortable et serein dans cette colonie lointaine.

Les chaloupes abordèrent et un jeune lieutenant anglais sauta à terre pour annoncer à d'Assonville qu'il était désormais prisonnier et que Sir Dogston, commandant la frégate Scaring bird l'attendait à bord.

D'Assonville √©tait soulag√©, les passagers allaient √™tre sauv√©s, des conversations anim√©es et des cris de joie se faisaient entendre √† pr√©sent parmi eux, mieux valait les voir aux mains de la marine anglaise plut√īt que dans celles d'un des nombreux pirates √©cumant ces mers dangereuses. Il √©tait anxieux de savoir comment les cinquante passagers emmen√©s par les mutins, et notamment les femmes, avaient √©t√© trait√©s.

Le commandant Dogston le reçut dans la chambre arrière, c'était un homme d'une quarantaine d'années, grand et mince, le visage marqué d'une balafre lui donnant un aspect sévère mais d'Assonville, habitué à juger les hommes, estima qu'il devait être droit et honnête.

- Commandant, nous sommes en guerre et vous comprendrez que vous √™tes nos prisonniers. Les quelques rescap√©s de cette horrible aventure √† bord de la Clotilde nous ont appris ce qui s'√©tait pass√©, nous allons juger les coupables qui seront imm√©diatement ch√Ęti√©s. Le jugement nous appartient car, √† bord de nos navires, ils sont plac√©s sous juridiction anglaise mais, bien entendu, nous requerrons votre t√©moignage et vos recommandations puisqu'ils √©taient jusqu'alors plac√©s sous votre autorit√©. Les passagers rest√©s sur l'√ģle seront r√©-embarqu√©s sur la Clotilde et conduits en lieu s√Ľr.

D'Assonville demanda alors √† se rendre sur la Clotilde pour s'enqu√©rir de l'√©tat des passagers rest√©s aux mains des mutins, de Br√©mont l'accompagnait et un spectacle effrayant les attendait. Des cinquante hommes et femmes emmen√©s, il ne restait que cinq femmes, les plus jeunes, prostr√©es dans une des chambres de l'arri√®re, qui regardaient approcher les deux hommes en n'osant pas imaginer que leur calvaire allait peut-√™tre se terminer. De Br√©mont se pr√©cipita pour ouvrir les portes des autres cabines et dans l'une d'elles se trouvait Mathilde. Elle √©tait assise devant une table, l'air absent, mais ne paraissait pas avoir souffert physiquement. Elle se jeta dans ses bras en pleurant mais il eut la curieuse impression que ses larmes √©taient r√©elles, certes, mais ne traduisaient pas un d√©sarroi profond, qu'elles exprimaient plut√īt le regret d'un pass√© r√©volu qui ne reviendrait pas, le regret d'un amour qu'elle n'√©prouvait plus.

Peu √† peu, les femmes comprenaient que leur cauchemar √©tait termin√©, que l'enfer s'√©loignait et elles parl√®rent pour d√©crire ce qu'elles avaient v√©cu depuis que la Clotilde avait quitt√© l'√ģle.

Le moine avait rapidement pris le pouvoir √† bord du navire pirate, Dussart se contentait de diriger les manŇďuvres et le laissait agir √† sa guise, n'osant pas s'opposer √† ses d√©cisions. Marcatus pouvait enfin mettre en pratique sa th√©orie de la permissivit√© de droit divin. Il n'avait pas eu de peine √† convaincre les marins mutin√©s et les bataillonnaires repris de justice de le suivre dans cette voie. Les cinquante passagers √©taient battus, contraints d'effectuer toutes les basses besognes et assassin√©s sans remords lorsqu'ils rechignaient √† ob√©ir ou √©taient trop √©puis√©s pour continuer √† travailler. Les femmes servaient au "divertissement" de l'√©quipage, viol√©es et battues √† sati√©t√© par ces hommes livr√©s √† leurs instincts, que les pr√™ches du faux moine absolvaient par avance de leurs ignobles p√©ch√©s.

Mathilde avait eu un traitement bien diff√©rent. Le moine l'avait install√©e dans une chambre confortable √† l'arri√®re et s'en √©tait r√©serv√© la jouissance dans tous les sens du terme. Elle expliqua √† de Br√©mont qu'elle avait √©t√© viol√©e par cet inf√Ęme individu mais, au fond d'elle-m√™me, elle savait que la r√©alit√© √©tait tout autre. Certes, au d√©but, Marcatus l'avait rudoy√©e mais elle avait vite d√©couvert un plaisir physique qu'elle n'avait jamais connu auparavant et le charisme du moine l'avait en quelque sorte envo√Ľt√©e. Elle avait fini par lui d√©couvrir des qualit√©s insoup√ßonn√©es et avait perdu tout sens critique au point d'excuser ses agissements criminels et d'adh√©rer √† demi √† ses th√©ories h√©r√©tiques. Elle s'accusait √† pr√©sent de na√Įvet√©, d'un manque de discernement, de b√™tise m√™me, pour s'√™tre laiss√© influencer par les belles paroles du faux c√©nobite, mais elle savait d√©sormais qu'elle ne pourrait plus reprendre la vie monotone d'une √©pouse fid√®le et d√©vou√©e.

Sur le Scaring bird, le procès des criminels débutait. Une table avait été installée sur la plage arrière derrière laquelle siégeaient le commandant Dogston et deux de ses officiers. D'Assonville et de Brémont étaient assis sur le coté et quelques passagers dont Mathilde avaient été conviés à assister aux débats.

Dussart et Marcatus furent amen√©s encha√ģn√©s devant le jury. Dussart √©tait abattu et semblait ne voir personne, Marcatus au contraire foudroyait l'assistance d'un regard dominateur, s√Ľr de son bon droit et pr√™t √† d√©verser sur ses juges un sermon porteur de son h√©r√©sie criminelle.

Il n'eut pas droit à la parole et la condamnation tomba après cinq minutes de délibération, approuvée par d'Assonville et de Brémont. Dogston l'énonça d'une voix ferme.

- au nom de sa majesté George II, nous condamnons les dénommés Dussart et Marcatus à être pendus à la grande vergue jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Leurs autres complices furent condamn√©s √† des peines diverses allant de la pendaison pour trois d'entre eux, au bagne pour vingt marins et bataillonnaires, les autres recevraient seulement le fouet car on avait besoin d'hommes pour la manŇďuvre de la Clotilde, l'√©quipage anglais ne pouvant suffire √† la conduite des deux navires.

La sentence serait ex√©cut√©e imm√©diatement, les nŇďuds coulants pendaient d√©j√† √† la grande vergue et les condamn√©s furent pouss√©s vers le lieu de leur supplice. Les albatros tournoyaient au dessus de l'√ģle d'Amsterdam, leur instinct sans doute les avait avertis qu'un festin leur √©tait promis.

Marcatus marchait la tête haute, il ne craignait pas la mort, son regard croisa celui de Mathilde et un mauvais sourire éclaira son visage ascétique.

FIN